Le
style stride est apparu
à Harlem vers la fin des années 1910, à l'aube de
l'époque du Jazz. A cette époque, le ragime
était trés populaire et les pianiste qui connaissaient
les classiques de Scott Joplin évoluèrent vers une
musique plus rythmée, plus souple, emprunte de swing. Plus riche
que son ancêtre le
ragtime, le stride
offre
une plus grande liberté sonore, plus de souplesse au jeu et
relève principalement de l'improvisation. Ce style de jeu qui se
suffit à lui même en occupant tout l'espace sonore est
trés visuel aussi :
la main gauche alterne
avec
souplesse entre basses et accords (stride
signifiant enjambée),
tandis que la main droite tisse une serie d'improvisations et
de variations sur
l'espace restant du clavier. Les
premiers
pianistes
à
pratiquer ce style ont été Lucket Roberts et Eubie Blake, mais c'est James P.
Johnson, surnommé "le Père du Piano Stride", qui a
su créer le fondement de cette musique à la
sonorité noire et profondement encrée dans le blues. Le stride a joué un rôle
primordial au piano dans
les débuts du jazz et a vu naître toute une
génération de pianistes qui ont
marqué l'histoire du jazz.
LE PÈRE
DU PIANO STRIDE : JAMES P. JOHNSON
(1894 - 1955)
C'est le
pianiste James
P.
Johnson qui a
donné naissance à
ce style de piano. Il apprend le piano trés jeune
découvre les grand compositeurs de ragtime. Débutant sa
carrière dans les bars, les cabarets et les
rent-parties, il a rapidement acquis une trés grande
notoriété en tant que virtuose et compositeur et se met
à enregistrer et produire des piano rolls dés 1916 dans
un style emprunté aux maitres du ragtime, mais qui n'en est
plus vraiment : par son jeu révolutionnaire, il a su
exploiter toutes les palettes sonores du clavier, et dès 1921 il
enregistra ses premières compositions de ce genre, où se
mêlaient syncopes et blues notes. Carolina Shout est ainsi
considéré
comme le
premier enregistrement de piano en Jazz. Il enregistre vers la
même époque au côté des plus grandes
chanteuses de blues, et devient
notamment l'accompagnateur privilégié de Bessie Smith.
Vers
1919, il recueille le jeune Fats
Waller alors âgé de 15 ans qui vient de perdre sa
mère. Il lui donne une
solide formation de piano durant plusieurs années avant de
propulser sa
carrière extraordinaire. De son côté, il continuera
à enregistrer un grand nombre de morceaux en solo ou
accompagnant des orchestres. James P. Johnson
a
joué un role déterminant dans l'histoire jazz et
dans l'évolution du ragtime vers une musique improvisée
et exempte de toutes
barrières formelles. Il a aussi laissé de
nombreuses compositions et standards,
dont Charleston qui est l'un des airs les plus enregistrés
durant
les années 20. Malgré tout, il ne recevra pas la
reconnaissance qu'il mérite et mourra presque dans l'oubli en
1955.
I Know That You Know (1944) :
WILLIE
"THE LION"
SMITH
(1897 - 1973) :
Autre grande
figure du Stride, Willie
"The
Lion"
Smith s'est
rapidement imposé comme un pianiste original et
soliste remarquable, un 'trickler' (chatouilleur
de clavier) hors-paire. Son surnom du 'Lion' lui est venu des
rent-parties et des célèbres 'cutting contest',
organisés
spontanément en fin de nuit dans les clubs enfumés et
durant lesquels les
pianistes stride s'affrontaient en duel en mettant en avant leurs plus
impressionnantes prouesses pianistiques. Dans ce milieu musical
nocturne, 'The Lion' était comme le roi de la jungle et
attendait
quiconque voudrait se mesurer
à lui au piano. La plupart repartaient
lacérés pas ses griffes. Son allure (habillé d'un
constant chapeau
melon et d'un cigare) son charisme et son jeu tout à fait
original, l'ont
propulsé au panthéon des personnalités du Stride.
Ce n'est
cependant que vers le fn des années 30 qu'il se met
sérieusement à enregistrer, au moment où la
vie nocturne de
Harlem se
fait plus calme. On découvre alors ses compositions originales,
enregistrées en 1939 sous
le label Commodore en 14 titres, dont la plupart sont des
incotournables du pianiste : Echoes
Of Spring, Rippling Waters, Sneakaway, Finger Buster... Bien que
son jeu soit empreint de ses
contemporains James P. Johnson et Eubie
Blake, Willie Smith a
développé
une technique pianistique bien à lui : un toucher plus
léger que Fats
Waller, quoiqu'un peu plus hasardeux et moins virtuose que James P.
Johnson. Il met davantage de côté le jeu de pompe
à la main gauche en
préférant utiliser un balancement d'arpèges qui
apporte un lyrisme et
une poésie toute particulière dans ses morceaux (Fading star, What Is
There To Say?, I'll
Follow You...). Billy
Strayhorn (compositeur et arranger dans
l'orchestre de Duke Ellington) définissait
ainsi son style : "C’est un
mélange étrange de contrepoint, d’harmonie
chromatique et de figures en arabesques aussi rafraîchissantes
pour
l’oreille que l’eau de source pour le palais". Il suffit
d'écouter
Echoes Of Spring pour se faire une bonne idée de
l'originalité du jeu de Willie Smith :
Dernier
survivant du 'Big Three' du stride, The Lion continuera à
enregistrer et
à donner des concerts jusque dans les années 60,
perpétuant son style,
en remémorant ainsi les années de Harlem et en rendant
hommage
à ses confrères disparus.
DONALD
"THE
LAMB"LAMBERT
(1904 - 1962) :
Il est un peu
l'oublié de la famille du stride. Il fut un pianiste redoutable dans
les rent-parties à Harlem, puis passa le plus clair de
sa vie à jouer dans l'ombre des clubs de sa région. Il
n'enregistra que trés peu : deux séances studio en
1941 et 1961, le reste sont des enregistrements fait sans doute dans
son bar de
prédilection à Orange, New-Jersey. Il se fit
découvrir trés tard par le
grand public en 1960 au festival de Newport.
Néanmoins,
le
peu
d'enregistrements lui suffirent à entrer dans le
panthéon du stride. Il
n'a pas composé, mais avait une forte personnalité de jeu
et était capable de s'approprier n'importe quelle musique. Il
aimait d'ailleurs rejouer les airs de classique
à sa propre façon, et a ainsi laissé quelques
morceaux des plus remarquables comme son fameux Anitra's Dance.
Donald Lambert
était en grande partie autodidacte et avait une manière
de jouer du piano très particulière : Il était
gaucher et possédait
de ce fait un jeu de main gauche redoutable et d'un fiabilité
sans faille, qu'il
semblait presque oublier lorsqu'il jouait. Il avait de plus
l'habitude de jouer dans des tonalités peu
conventionnelles ce qui a ouvert la voie
à de nouvelles possibilités digitales et
sonores.
Le
stride
a
su
évoluer au fil des générations et beaucoup de
pianistes ont fait vivre et évoluer ce style. Citons par exemple
Joe Turner, dernier
géant du stride disparu en 1990, Teddy
Wilson dont le jeu, quoique plus moderne, était
clairement
emprunt au stride classique. Art Tatum
a créé un jeu bien plus complexe mais sa
musique est l'évolution direct de celle de Fats Waller.
Il
a
quelque part poussé le stride à ses limites.
D'autre
pianistes
moins
célèbres
mais tout à fait remarquables ont fait du
stride leur style de prédilection : Claude
Hopkins, Ralph Sutton, Cliff
Jackson. Un
autre pianiste stride méconnu est Pat Flowers : il fut le
disciple de Fats Waller et c'est lui qui reprit son fameux orchestre Fats Waller & His Rhythm
aprés la mort de ce dernier. Quoique moins charismatique, il a
su entretenir le style de son maître d'une manière bien
à lui et dans un technique irreprochable... Autant d'artiste
à découvrir absolument, qui assureront aux amateurs de ce
genre des purs moments de plaisir.
Pat Flowers
Aujourd'hui,
le trés virtuose Dick Hyman
perpétue
ce style aux Etats-Unis. De la même
manière en
France, Louis Mazetier, Olivier
Lancelot nous offrent le
plaisir de voir vivre cette musique dans
certains bars et clubs de jazz parisiens.